Extrait « Les Crocs du Gévaudan »

Chapitre 1 : L’appel de la forêt

« Chaque fois que nous avons su offrir
à la nature un espace de liberté, elle s’est
de nouveau épanouie dans toute son
exubérance et sa diversité. La nature se
débrouille très bien toute seule, elle n’a
nul besoin que nous l’entretenions. »

Jacques Perrin (1941 – 2022),
premier parrain des
Réserves de Vie Sauvage® de l’ASPAS

Enfin seule, enfin au calme. Je n’ai plus besoin de sourire ni de feindre que tout va bien. Abandonnant ma valise dans l’entrée, je m’affale dans le canapé et sors un paquet de pufuleti entamé. Ils sont mes calmants. Ces crackers roumains au maïs soufflé ont le don de combler brièvement ce vide qui m’aspire parfois. Selon ma psy je « mange mes émotions ». Moi, je parle de survie. La tête renversée, je me laisse aller. Au-delà de la porte-fenêtre, la nuit citadine vibre de ses éternelles lueurs. J’expire longuement. J’en suis à mon dixième. Le subtil goût salé s’est évanoui, et ne me laisse qu’une impression fade sur la langue. Mais peut-être que le onzième, lui, rehaussera ce goût de trop peu. Mon téléphone vibre, son volume étouffé par le plaid. « Mihai » s’affiche en lettres capitales. On se connaît depuis peu, mais lorsqu’on partage une tragédie, les liens se renforcent rapidement, comme le lierre s’engouffre dans une bâtisse fissurée. Je réponds, la bouche pleine :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu es rentrée, Élise ?
— Oui, il y a… cinq minutes, articulé-je en consultant l’écran de mon téléphone.
— Bien. J’imagine que tu es fatiguée, mais…
Je soupire :
— Exact. Mais il y a quelque chose d’assez important pour que tu m’empêches de me faire oublier devant une bonne série.
Le silence de mon interlocuteur m’encourage à insister :
— Alors ?
— Non, laisse, j’aurais dû attendre demain pour t’appeler, regrette-t-il, son accent roumain s’adoucissant.
— Trop tard maintenant. Allez, dis-moi, sinon c’est la curiosité qui m’empêchera de dormir.
Mon reflet dans le miroir mural me renvoie mes cernes presque violacés. Je les lisse du bout des doigts, puis j’abandonne et tire la grimace.
— Ok. Pendant que tu courais partout en Europe, l’info a dû t’échapper, mais hier, on a trouvé un mort dans une forêt française.

Mon sang ne fait qu’un tour :
— Comment ça ?
Je porte une main à ma poitrine, avant de demander :
— On sait ce qui lui est arrivé ?
— Pas vraiment, la presse parle d’une attaque animale.
Le nom de Nathan traverse ma gorge comme une lame.
— Tu te rappelles ce qu’ils ont fait pour camoufler…
— Comment oublier ?
Je déglutis.
— Ce n’est pas ta faute, Élise.
— Je sais, soupiré-je sans conviction.
Bien sûr, pas directement, mais… Et si je l’avais empêché de partir ?
— On a trouvé des traces qui laisseraient penser à un meurtre ?
— C’est là que ça devient étrange. Aucune trace humaine. Juste des morsures.
Un silence plane quelques instants. Malgré l’incessant halo des lumières de la ville, la nuit, dehors me paraît tout à coup plus menaçante, presque agressive. Je suis parcourue d’un frisson :
— Où est-ce que ça s’est passé ?
— Langogne, en Lozère.

J’attrape mon ordinateur, le téléphone calé entre mon épaule et mon oreille, et lance une recherche sur une carte virtuelle.
— Je ne voudrais pas que tu te surmènes alors que tu viens de rentrer…, murmure Mihai.
— T’inquiète, je vais voir, m’entends-je promettre comme si quelqu’un d’autre s’était emparé
de ma voix.
Les horaires de trains défilent sous mes yeux. Tant que la transaction n’est pas faite, j’ai encore le choix.
— Tu es sûre ? Tu viens juste de rentrer…
Je discerne dans sa retenue une pointe de culpabilité.
— Et ton travail ? insiste-t-il.
— Je me débrouille. Je sais pourquoi tu m’appelles, Mihai. Je prends mes billets.
Il hésite, et finit par glisser :
— Fais attention à toi. Ne prends pas de risque
par culpabilité…
— Promis, le coupé-je, hochant la tête lentement.
Il raccroche. Ma tête bascule de nouveau sur l’appui-tête. Je remarque une tache que je n’ai jamais vue au plafond. Puis, j’allume la télévision sur une série humoristique, histoire de me vider la tête. Les rires et les tirades burlesques jaillissent. Mon esprit refuse de suivre l’intrigue, incapable de se détacher du mort de Langogne.

Comédie toujours en fond, simple présence rassurante, je cherche sur mon téléphone d’autres informations. Les titres d’articles défilent. L’un d’entre eux me frappe : « Un pèlerin en chemin pour Saint-Jacques-de-Compostelle retrouvé mort dans la forêt ».
Je parcours le texte en diagonale : parti depuis deux mois et demi, touriste hollandais, direction Saugues, tronçon historique du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Puis, viennent les faits : plusieurs morsures profondes, mais… le corps semble intact.
Le goût métallique du sang atteint ma langue. Aïe ! Cette fichue manie de me mordre les lèvres. Un éclat de rire fuse en arrière-plan. Il me faut découvrir la vérité.

Tu as aimé cet extrait ?

Crédit photo : ambquinn